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Mariage forcé & pop culture « La Chronique des Bridgerton »

Spoiler Alert : Cet article repose sur un examen des pratiques de mariage dans la série « La Chronique des Bridgerton » et évoque de nombreux passages issus des quatre premières saisons. Autrement dit, de nombreux spoilers sont présents.

Explications : La série « La Chronique des Bridgerton » est adaptée des romans de Julia Quinn, publiés entre 2000 et 2013, les intrigues qu’elle met en scène ne relèvent donc pas uniquement des choix de sa productrice, Shonda Rhimes. Pour autant, les choix scénaristiques de cette dernière opèrent nécessairement des sélections, des modifications et des partis pris narratifs dont il conviendra d’en analyser certains dans cet article.

PRESENTATION DES PERSONNAGES PRINCIPAUX :

Lady Violet Bridgerton : Mère de la famille des Bridgerton, veuve et figure centrale de la famille.
Lord Anthony Bridgerton : Aîné de la fratrie Bridgerton, il devient vicomte et chef de famille à la mort de son père.
Daphné Bridgerton, devenue Duchesse de Hastings : Troisième enfant et fille aînée de la famille Bridgerton, elle fait son entrée en société lors de la première saison.
Eloise Bridgerton : Deuxième fille de la famille, elle se distingue des autres sœurs par sa pensée féministe et son rejet du mariage.
Benedict Bridgerton : Deuxième fils de la fratrie Bridgerton, il mène une vie plus indépendante que son frère aîné, sans empressement particulier à se marier.  

AUTRES PERSONNAGES (liste non exhaustive) :

Simon Basset, Duc de Hastings : Héritier d’un titre prestigieux, il incarne le parti idéal aux yeux de la société.
Cressida Cowper : Jeune femme issue de l’aristocratie londonienne, elle apparaît comme un personnage secondaire.
Edwina Sharma : Cadette de la famille Sharma, originaire de Bombay, elle arrive à Londres dans la saison 2 pour faire son entrée en société et se marier.
Kathani Sharma : Sœur aînée de la famille Sharma,demi-sœur d’Edwina, elle arrive dans la saison 2 mais ne cherche pas à se marier, encourageant davantage sa sœur dans sa recherche.

Dearest gentle reader[1], dans l’aristocratie anglaise du XIXᵉ siècle, le mariage n’est jamais une simple affaire de cœur, même lorsqu’il prétend se fonder sur l’amour. Comme dans de nombreuses séries dites « romantiques », certains événements délétères de la série « Les chroniques de Bridgerton » (viol conjugal dans la saison 1, mariages forcés), sont traités avec une légèreté qui questionne.  

La série « La Chronique des Bridgerton » présente un Londres modernisé, en subtil décalage avec la réalité de l’époque. Ce choix, porté par Shonda Rhimes, vise à actualiser l’histoire en intégrant davantage de diversité ethnoraciale ainsi que des personnages LGBTQIA+. Ce parti-pris narratif mérite d’être salué : cette réécriture cherche clairement à rendre visible à l’écran des identités longtemps marginalisées dans les récits historiques et romantiques.

Malgré cette réécriture assumée, la série conserve et met en scène les structures patriarcales propres à l’aristocratie du XIXᵉ siècle. Ainsi, les femmes de « haut rang » doivent systématiquement être accompagnées d’un chaperon, ne peuvent approcher un homme avant le mariage tandis que l’inverse est librement permis, attendent que les hommes s’inscrivent sur leur liste de danses… et, surtout, ne peuvent se marier sans l’autorisation du patriarche familial. Cette représentation, à la fois captivante et alarmante, rappelle combien les contraintes sociales et les inégalités de genre étaient (et sont encore) profondément ancrées, mais aussi combien la fiction romantique peut parfois banaliser des pratiques aujourd’hui considérées comme oppressives ou du moins, dépassées.

LA PROBLÉMATIQUE DU MARIAGE

Lady Violet Bridgerton, mère de famille, joue un rôle de premier plan dans l’incitation au mariage de chacun de ses enfants en présentant systématiquement ces unions comme des « mariages d’amour ». Ce leitmotiv souligne combien le mariage est perçu comme une obligation sociale, plus qu’un choix personnel. Par ailleurs, les jeunes femmes sont mises sur le « marché du mariage » dès leur adolescence, effectuant leurs « débuts » en société très jeunes, bien plus tôt que les hommes.

Daphné Bridgerton est la première de la fratrie à se marier. Elle se retrouve d’abord confrontée à un risque réel de mariage forcé, imposé par son frère aîné avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Cet homme est présenté comme repoussant, mal élevé, presque caricatural, tandis que le duc Simon, qu’elle finira par épouser « par amour », apparaît comme le gentleman idéal. Cette mise en scène soulève une idée reçue contrariante : le mariage forcé est-il systématiquement associé à un homme indésirable ou plus âgé ? La série semble jouer sur ces codes et préjugés pour rendre « acceptable » le futur mariage de Daphné avec le duc.

Mais même cette image idyllique d’un couple amoureux entre Daphné et Simon ne résiste pas à un examen attentif : le début de leur relation repose sur une série de « concessions », dont l’une majeure consiste à renoncer à avoir des enfants, afin de préserver l’image sociale de Daphné. Ainsi, même si le couple semble heureux par la suite, la pression exercée sur Daphné pour se marier soulève des questions importantes sur le consentement réel dans ce mariage.

Dans la saison 2, Lord Anthony Bridgerton, frère aîné et patriarche familial, se trouve lui aussi confronté à l’obligation sociale de se marier. Sa première tentative, plutôt « fructueuse », le conduit à demander en mariage une jeune femme : Edwina Sharma. La série la présente comme sortant de l’adolescence (entre 17 et 21 ans), tandis qu’Anthony, lui, parait bien plus âgé (autour des 25 ans). Visuellement, cette différence d’âge est accentuée lorsqu’on compare la jeune femme à sa sœur Kathani, âgée de 26 ans, qui finira par épouser Anthony : la première apparaît presque comme une enfant aux côtés de sa sœur aînée bien plus proche de l’âge d’Anthoni. Pourtant, la série ne questionne jamais ce décalage ni les implications de ce mariage ; tout reste dissimulé derrière une banalisation mordante de la situation, comme si cette dynamique de pouvoir et d’âge n’avait aucune importance.

S’agissant du mariage forcé, si la famille Bridgerton semble relativement épargnée, ce n’est pas le cas de tous les personnages de la série. Dans la saison 3, Cressida Cowper est elle aussi confrontée à un risque de mariage forcé, avant de parvenir à s’en échapper. À titre comparatif avec la situation vécue par Daphné, on constate que l’homme pressenti est, là encore, présenté comme âgé et indésirable. Ce traitement narratif suggère un indicateur récurrent, voire un stéréotype de l’imaginaire de ce qu’est un mariage forcé et des hommes associés à celui-ci : plus âgés, repoussants, socialement inadaptés. Or, cette représentation pose problème. Elle tend à invisibiliser la réalité plus complexe du mariage forcé, qui ne correspond pas à un profil unique et peut revêtir des formes bien moins caricaturales.

ET LE NON-MARIAGE ?

Le personnage d’Éloise Bridgerton, deuxième fille de la famille, est particulièrement intéressant à analyser. Dès les premières saisons de « Les Chroniques de Bridgerton », elle se distingue par son rejet affirmé du mariage. Passionnée de lecture, sensible aux idées féministes et critique envers les normes sociales, elle exprime ouvertement son dégoût pour le mariage. Son entrée en société est pourtant orchestrée, voire imposée, par sa mère qui l’encourage à rencontrer des prétendants, à danser, à se conformer aux attentes de son rang. À travers le personnage d’Eloise, la série met en lumière une autre figure féminine du XIXᵉ siècle :celle de la « vieille fille », qualificatif qu’Eloise finit par revendiquer elle-même. Or, ce terme n’est jamais appliqué aux hommes qui choisissent de ne pas se marier. Son frère Benedict, par exemple, n’est jamais stigmatisé pour son absence d’engagement matrimonial, bien que lui aussi soit fortement encouragé.

Cette différence de traitement révèle une inégalité fondamentale : le célibat féminin est perçu comme un échec social, tandis que le célibat masculin demeure une option légitime. Jusqu’à la saison 4, Éloise et Benedict résistent tous deux aux injonctions de leur mère et de la société. Mais leur liberté n’est pas équivalente. Benedict mène une vie indépendante, fréquente des maîtresses et conserve son attractivité sur le « marché du mariage ». Plus encore, la série suggère que les hommes ayant des maîtresses (et donc des relations sexuelles hors mariage) ne voient pas leur réputation entachée ; au contraire, cette expérience semble renforcer leur désirabilité sociale et leur attractivité. Eloise, en revanche, demeure, comme toutes les femmes, sous surveillance : cours de danse, apprentissage des bonnes manières, présence constante d’un chaperon. Pour elle, sa vie tourne autour de l’idée d’un mariage futur.

Ce contrôle social est également un contrôle de la sexualité. Les hommes non mariés peuvent multiplier les expériences sans que cela n’entache leur réputation. Les femmes, en revanche, doivent rester vierges pour être considérées comme « mariables ». Cette exigence implique une surveillance constante, une limitation stricte des interactions avec les hommes et une ignorance presque totale de la sexualité jusqu’au mariage. C’est pourquoi Daphné se voit contrainte d’épouser le duc après un échange de baisers passionnés, afin de préserver son honneur. C’est ainsi également qu’elle découvre tardivement la réalité des relations sexuelles et le stratagème de son mari pour éviter d’avoir des enfants. Cette méconnaissance n’est pas propre à Daphné : Francesca, Prudence et Philipa Featherington et d’autres jeunes femmes apprennent elles aussi la sexualité au moment de leur « lune de miel ».

La question du mariage et de la « mariabilité » dépasse donc la seule union conjugale : elle implique un contrôle étroit de la vie et du corps des jeunes femmes. Si la série montre, par la suite, des relations intimes épanouies,il demeure essentiel de rappeler qu’une absence d’éducation et de consentement éclairé peut, dans la réalité, favoriser des violences au sein du couple (qu’elles soient physiques, sexuelles ou psychologiques).

POSER UN REGARD CRITIQUE

Si les mariages présentés dans « La Chronique des Bridgerton »ne collent pas exactement à la définition contemporaine du mariage forcé, ils méritent néanmoins un regard critique. Malgré sa modernisation et son cadre romanesque, la série illustre une réalité sociale où le mariage, même dit « d’amour », est fortement encouragé, parfois arrangé, et encadré par des contraintes familiales et sociales. Le consentement semble présent dans chaque couple, mais d’autres questions méritent d’être explorées, notamment l’âge des jeunes femmes, la pression exercée par la société et, en particulier, celle de leur mère.

Si personne, en apparence, ne cherche à marier de force les enfants Bridgerton, une question demeure : le mariage présenté comme un choix amoureux ne dissimule-t-il pas, en réalité, une forme plus subtile de contrainte ? L’empressement des jeunes femmes à se marier ne relève pas uniquement du romantisme ; il répond aussi à une pression bien réelle. Les événements mondains auxquels elles participent sont censés leur permettre de « choisir » leur futur époux. Pourtant, ce choix est limité dans le temps et encadré par des attentes strictes : si, à l’issue d’une saison, aucune union n’est conclue, le risque d’un mariage imposé par un tiers devient plus pressant, afin de garantir une union jugée « convenable ». Ainsi, même lorsque le mariage forcé n’est pas explicitement nommé, il demeure en arrière-plan, comme une menace silencieuse pesant sur les jeunes femmes, à l’image du parcours de Cressida Cowper.

La romance adoucit le récit, mais elle ne doit pas faire oublier les mécanismes de pression, de contrôle et d’inégalité qui structurent ces unions. Porter un regard critique sur cette idéalisation permet de rappeler que, derrière le vernis de l’amour, peuvent subsister des formes de contrainte qu’il nous appartient, aujourd’hui encore, de reconnaître et de combattre. Ainsi, si les enfants Bridgerton semblent trouver le bonheur dans leurs unions respectives, cette représentation demeure largement idéalisée. La réalité historique était bien moins clémente. La série a le mérite de rappeler les codes patriarcaux et les contraintes sociales de l’époque, toutefois le choix de les envelopper dans une esthétique romantique et de multiplier les « happy endings » interroge. Ces fins heureuses ne reflètent pas nécessairement l’expérience vécue par de nombreuses jeunes femmes du XIXᵉ siècle. C’est précisément pour cela qu’un regard avisé sur les contenus de divertissement que nous consommons est essentiel : pour distinguer la fiction romancée de la réalité des rapports de pouvoir qui, hier comme aujourd’hui, peuvent encore peser sur la liberté matrimoniale.


[1] Très cher lecteur

Analyse indépendante – visuels © Netflix